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Prix de Français 2022

à M. Marc Adam Kolakowski

Marc Adam Kolakowski Fondation Jan Michalski © Wiktoria Bosc

Résumé de la thèse :

 

Johanne Wilhelm Stucki (1542-1607), de l’histoire antiquaire à l’histoire des religions

 

La thèse de doctorat que récompense le Prix de Français 2022 de la Société Académique Vaudoise est consacrée à un savant et théologien suisse de la Renaissance, auteur de plusieurs ouvrages d’histoire comparée des religions, qui n’a fait l’objet jusqu’ici que de recherches très limitées. Afin de retracer en détail le parcours hors-norme et la formation intellectuelle de Johann Wilhelm Stucki (1542-1607), dit Stuckius, Marc Adam Kolakowski s’est basé sur un imposant corpus manuscrit de lettres conservées à travers l’Europe, ainsi que sur des œuvres imprimées, pour l’essentiel écrites en latin et demeurées jusqu’ici difficiles d’accès.

 

Son étude se présente ainsi sous deux principaux aspects : le premier pouvant se résumer à un travail biographique et de documentation, qu’il semblait nécessaire de fournir autour de Stucki lui-même et de son réseau au sein de la République des Lettres; le second aspect consistant en une réflexion épistémologique, relative à l’écriture de l’histoire des religions dans la première modernité, en adoptant, à partir de l’œuvre de Stucki, une perspective d’histoire des discours et des pratiques savantes [history of scholarship, dans la tradition anglo-saxonne].

 

La situation chronologique de Stucki apparaît en effet privilégiée : des premières guerres de religion, dont il fut un témoin direct en France et dans le reste de l’Europe, jusqu’au seuil du XVIIe siècle, au cours duquel va se mettre en place ce que l’on a nommé la Révolution Scientifique. La vie et l’œuvre de Stucki offrent à cet égard un foyer admirablement concentré à partir duquel observer la genèse, le mouvement et le choc des premières circonvolutions modernes de l’histoire comparée des religions, mais aussi des filiations insoupçonnées entre des domaines aujourd’hui considérés comme cloisonnés.

 

Dans sa lecture des ouvrages de Stucki, Marc Adam Kolakowski s’est ainsi concentré avant tout sur la Sacrorum sacrificiorumque gentilium descriptio, ou « Description des sacres et sacrifices des Gentils », publiée à Zurich en 1598. Ici, pour la première fois, le sacrifice se constitue comme un objet global d’étude et de comparaison, identifié comme digne d’intérêt jusque dans ses plus infimes variations à travers les peuples et les époques, ce qui explique sans doute que le livre de Stucki soit encore cité deux cents ans plus tard comme référence principale à l’article « Sacrifice » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. L’œuvre de Stucki marque donc un jalon important, dont il convenait de saisir en détail les contours et de comprendre précisément les conditions de production.

 

A cet égard, la recherche de Marc Adam Kolakowski a pu souligner l’importance du système d’éducation humaniste ayant alors cours à Zurich pour le développement, au cours du XVIe siècle, d’un point de vue comparatiste sur les religions. C’est en effet à ses années de formation et à ses anciens maîtres d’études que Stucki renvoie en premier lieu dans les préfaces de ses ouvrages et dans sa correspondance savante. Il a fallu en outre éclairer le rôle joué par sa peregrinatio academica [séjours d’études en Suisse et à l’étranger] dans la mise en place chez lui d’une forme de relativisme culturel, à travers l’usage des notes qu’il recueille à cette période, l’influence des professeurs auprès de qui il étudia dans les académies européennes, ainsi que sa proximité et participation directe aux grands événements politiques de son temps. Ce travail de contextualisation a permis d’abandonner complètement le mythe des grands hommes, ou génies, pour entrer dans les antichambres de ce qui s’apparente davantage à un travail et un aboutissement collectifs, au sein de la République des Lettres.

 

Marc Adam Kolakowski s’est également penché sur un aspect plus problématique de l’œuvre de Stucki : la dimension théologique et confessionnelle de ses travaux comparatistes. Stucki fut en effet pendant trente-cinq ans professeur à la chaire d’Ancien Testament fondée par le réformateur Huldrych Zwingli à Zurich ; mais, étonnamment, cet ancrage théologique ne constitua pas chez lui un frein à la mise en place d’un point de vue distancié sur les religions. Au contraire, le biais confessionnel, indéniable, de Stucki s’avéra un vecteur de découverte, plusieurs siècles avant sa formalisation classique par le savant écossais William Robertson-Smith (1846-1894), d’une théorie « scientifique » (proto-fonctionnaliste) du sacrifice. Pour expliquer ce paradoxe, il aura fallu qualifier avec précision le credo eucharistique de Stucki, ainsi que son positionnement dit « irénique », dérivé du mot grec eiréné, « paix », au sein des controverses qui agitent son temps.

 

Au-delà du récit d’un itinéraire mouvementé à travers l’Europe savante et la Suisse de la Renaissance, cette étude de cas aura donc permis de résoudre une aporie sur laquelle butte aujourd’hui encore l’historiographie : celle d’une approche des religions à la fois confessionnalisée et humaniste, la relativisation de l’objet « religion » ne pouvant pas encore résulter chez Stucki d’une forme de sécularisation. La thèse de Marc Adam Kolakowski comble ainsi un vide historiographique important, en offrant la première monographie consacrée à Johann Wilhelm Stucki. Sa publication prochaine est annoncée auprès des éditions Droz, à Genève.